La nuit de la Bora (1987)

LA NUIT DE LA BORA

L’écriture tire vers le bas et le haut des lettres tremble ou s’écrase. C’est une main tendue d’un corps couché qui les trace.
Je connais bien ce jardin. Et ces murs larmoyants où il s’écrit, lui. Je connais ces arbres indécis dans cette cour secrète. Ce jardin d’une seule arrivée. Cette végétation domestique devenue sauvage dans cette enceinte éternelle.
Et lui il y vient. Il s’y crée, il y est.
C’est un visage à peine plus vieux qu’on ne le croit.
C’est la terre qui sent l’eau et l’herbe haute.
C’est le jour encore. Il craint la nuit. C’est étendu sur le dos que je le vois, toujours cette main tendue contre le mur où il écrit.
Mais cette écriture est restreinte. N’a que la hauteur d’un bras, le sien, toujours le même parce que le seul. Et ces lettres s’étendent, tranquillement. Sa vie qui se déroule.
C’est le jour qui absorbe les muscles tendus de son visage, ses cheveux sans retenue.
Et sur la pierre les mots se gravent.

Le bras relâche à mi-mot et s’écrase contre le corps. C’est brusque comme une parole échappée. Il attend. Il reste.
Ses mains caressent l’herbe connue, reconnue. C’est son silence.
C’est sa voix qui ne parle pas, et son geste qui reste là.
Ce sont les feuilles qui glissent et calment.
De sa bouche entrouverte son souffle revient régulièrement.
Ses yeux clos, je sais qu’il veille. Que le songe n’est que lui et qu’il s’y plait. Qu’il y reste par volonté. Que sa seule réalité s’y trouve.
Je ne connais pas ses extérieurs, sa vie noble derrière les portes du jardin. Lui non plus ne les connaît pas, il les rejoint le soir. Les gens et les meubles baroques. Il y a une déchirure. Il n’y est pas vraiment.
Il n’a d’autre vie que ce lieu que nul autre ne sait.

Il reste suspendu dans l’étreinte de la terre à son corps. Dans le creux de l’eau que l’on devine de l’autre côté du mur.
Ses habits sont usés et verts et bruns d’herbe et de terre.
Tout son corps est tendu, immobile. Il ne regarde pas le jardin.

Parle-moi.

Plus fort que sa voix, son rêve. Les yeux ouverts, il dort. C’est l’autre versant de sa vie.

C’est le lendemain ou la veille. C’est une journée sans suites, une seule continuation.
Une fois, deux fois, trois fois, et ainsi jusqu’à sept, le bruit de la porte qui se referme. Il sait les sept paroles qui font ouvrir chaque porte. Il sait l’éternité qui s’incruste entre chacune d’elles.
Je sais qu’il vient, qu’il y est venu et qu’il y viendra encore. Je l’attends.
Je le vois. Qui rampe de ce corps qui n’obéit pas. Qui traîne, rapide, avec son bras, le poids de sa désespérance.
Il sait le jardin à chaque pierre qu’il ne sent pas sous son ventre. À chaque ombre qu’il atteint, avide.
Il connaît aussi ce puits, le long duquel il se contourne. Il n’en voit que la paroi extérieure.
La pluie, seule d’abord, frappe l’eau qu’il devine verte derrière la pierre.
C’est contre ce petit mur qu’il tend sa main seule, sa main qui en cherche en vain l’extrémité.
Son corps qui ne peut se tirer vers le haut et se tendre, et se donner à l’eau, et se donner au fond.
Et la pluie devenue plusieurs frappe plus fort l’eau de ses cloches.
Dans ses oreilles la mort qui le nargue.
Il pleure. Je le vois pleurer. Couché sur le dos. Sous la pluie.
Son bras oublie le tremblement, son corps est calme et son visage, dans un seul dessin de douleur, reste tourné vers le puits.
La pitié ne me connaît pas, mais ce visage beau…
Je sais que la pluie passera et que sa main tracera encore sur le mur cette vie qui, partant de la porte, fait maintenant presque le tour du jardin.
Les heures demeurent seules.
Toujours. Comme toujours. Il absorbe son être dans cette attitude, dans cette habitude.
Plus que le temps qui passe, le devenir que l’on oublie.
Il revêt l’absence.
Ne peut avoir de haine, il ne connaît que la solitude. Ce jardin.
Il ne craint pas le passage de la vie à la mort. Il aurait aimé le passage de la mort à la vie.
Immobile, le vent lui perce les oreilles, doucement. Cette fois, la tour de l’horloge qui marque le vide. Plus lentement, on dirait. Plus péniblement.
C’est la danse qui se bris en morceaux et le tue en tombant.
Ce ne sont plus des balbutiements, mais des sons, presque des cris, des agonies, des retombées.
Puis frémissant, un miaulement qui s’insinue dans la gorge, qui s’intensifie et se prolonge. Un miaulement qui émeut. Je le vois, ce miaulement qui sort de sa bouche ouverte. Il a la main contre son ventre et pleure ce cri de chat jusqu’à le rendre chant. Un seul chant, doux de fièvre, et devenu maintenant à peine audible.
Que ce chant. Que ce chant qui possède tout. Qui me possède.
Comme un voile qui le couvre.
Il se tait.
Ainsi et longtemps.
La fièvre peint son visage en noir et blanc.
Les cheveux collent à la sueur.
Les lèvres cherchent. Il redevient quiétude morte. Il semble.
La constance change, le corps tressaillit, se tend d’abord, puis se laisse.
Je sais que ses yeux voient, maintenant.
Un visage. Un visage qui s’approche. Un visage tendre. Il pense, un visage amoureux.
Des lèves entrouvertes en sourire. Des yeux qui regardent avec insistance. Qui détaillent et qui se posent, doucement.
Une main qui se tend. Voilà. Qui le cherche. Des mains qui caressent le front, contournent le nez, effleurent la bouche.
Je sais qu’il se donne tout à fait. Pas plus de bonheur.
Des jambes à genoux près des hanches.
Et les respirations qui consentent.
Patiemment, les vêtements qui se glissent.
Je voudrais dire. C’est trop. Mais les corps ne sont plus qu’un. Elle embrasse. Il redemande.
Il pleure. Elle aime.
C’est visible dans ses gestes et dans sa voix que je n’entends pas, et dans ses caresses que je comprends. De tout son être, elle l’aime. Il ne la connaît pas mais il l’aime à cause de cela.
Il pleure.

La pénombre se glisse, lasse, sur son visage.

Disparaît l’image de la femme.
Il y a un vent plus fort qui se traîne avec la nuit. C’est une nuit de la Bora qui se trace. C’est une brume épaisse et des voix de cloches que l’on reconnait, des cloches d’il y a quatre cents ans.
Il craint la nuit, mais elle le prend. Il n’a plus la force. Il laisse faire avec angoisse. La fièvre qui le méprend et la nuit qui le frappe.
Il se rendra vers le mur. Péniblement, vers ce mur. Où l’écriture, maintenant, rejoint presque l’autre côté de la porte close.
Il tend ferme et faible sa main. À la fois.
Et trace.
Il ne voit pas. Il sait. Ce geste qu’il a toujours connu.
Il le fait une nuit.
Aveugle dans cette ombre brumeuse.
Son souffle qui suit chaque lettre.
Sa vie devient mince.
Son corps s’atténue, se transpose.
Toujours la main qui s’écrit.
Les mots qui touchent la porte. La boucle qui se referme.

Je sais. J’en meurs.

Il s’efface contre le mur.

Plus rien que son écriture qui contourne le jardin.

1er octobre 1987

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