Le torrent (1992)

Nuit blanche. Nuit d’Été au calme profond. Comme un décor de théâtre sous la lumière artificielle. Un ciel gris, irréel, placé là pour faire joli, pour envelopper les rues dans un jeu protecteur. Mère nature a cédé sa place à l’homme et ses constructions fantasques et enivrantes. Nuit blanche. Dans la ville je me suis perdue; sur la pointe des pieds je marche comme une somnambule. Mon T-shirt du festival de jazz, mon jean, mes converse, je me sens légère et libre. Promenade de l’insomniaque, comme un défi à la régularité de mon quotidien.

À chaque réverbère que j’atteins, j’observe mon fantôme. Sur le sol, il est la qui me suit, me contourne, me précède. Ma silhouette moqueuse. Fantôme d’ombre noire disproportionné dans son mouvement. Peut-être essaie-t-il de me dire, de me dire regarde : «Ta vie comme un cercle ; le passé qui s’étire, converge vers un présent tout petit ; pour s’étirer à nouveau dans le futur et revenir inlassablement pour recommencer.»

Je pense : Le futur est déjà présent, le présent est déjà passé. Un jour mon futur sera au passé. Le présent n’existe pas.

Il y a des nuits comme ça qui nous jouent des tours. Ste-Catherine crie ses néons en silence. Je la longe, elle se donne. Rue de l’incongru qui attire et rejette. Ce petit bout entre St-Denis et St-Laurent qui rassemble l’hétéroclite dans un seul mouvement de danse moderne. Je m’y sens ailleurs et nulle part, je m’y sens bien. Moi, je n’ai pas peur. Pas peur de l’inconnu, pas peur des skinheads, pas peur des dames de la nuit ou des clochards. Ici c’est un peu chez moi.

La boutique indienne fait une vente. Tout est en solde-50%. Son enseigne route et jaune écrase la devanture. (Les dames de la nuit se mettent-elles aussi en solde ? 50% de rabais sur les services de jour ? L’idée me fait sourire amèrement).

Mon reflet dans la vitre. Presque surprise de me voir là tellement les rues sont désertes. Je me souris, décalée, comme on sourit à quelqu’un que l’on croit reconnaître. Une jupe à volants, bleu-blanc-rouge : 50% du prix courant. Elle est tellement démodée que je n’oserais pas la porter pour faire le ménage. Le nez plaqué contre la vitrine j’observe, à travers la grille de nuit, le reste des articles. La grille que l’on installe pour se protéger des voleurs.

Peut-être la chemise mauve pour le bureau. Conventionnelle sans être fade. Pour aller travailler…Main-d’œuvre à rabais. 50% moins cher qu’un professionnel diplômé, ça paraît bien sur un c.v. Je me suis mise en solde. Cette idée me fait frissonner. Hypnotisée dans le rectangle lumineux des vitrines, l’étalage sous mes yeux se brouille. Tout devient cafard et néons poudrés. Je fixe un des mannequins qui s’anime lentement. Elle bouge et s’avance vers moi. Je cligne des yeux, mes paupières lourdes qui brûlent. Avance vers moi sa tête «perruquée» qui oscille. Mes yeux s’agrandissent d’effroi. Sous la chevelure de paille, mon visage ! MON visage avec une étiquette rouge au front. 50% de rabais. Je vacille.

Un mal de cœur profond m’avale. Je m’enfuis. Fuite incontrôlée du cauchemar. Pas léger du somnambule qui devient course sonore. Comme dans un film en accéléré, les lumières qui s’étirent, longs traits de couleurs qui filent. Mon souffle comme un tam-tam au rythme de mes pieds. Le bruit que je fais dans le silence des heures nocturnes. Je cours…

Le choc est brutal. En plein front, de toute la force de mon hallucination. Mes lunettes s’enroulent autour d’un panneau d’arrêt, glissent et s’écrasent par terre. Rupture. Le cul au sol, je regarde la ville tourner comme un manège au ralenti.

Alice au pays des merveilles qui aurait pris trop de mushroom….

Un «tabarnac» étouffé glisse de mes lèvres. Lorsque le bourdonnement s’éteint, mes oreilles ébranlées captent la musique de fond d’une taverne. Musique de fond de bière, musique d’accompagnement pour mon manège qui tourne toujours. Genesis ou Led Zep. Ai-je mentionné que j’ai une aversion pour les carrousels ? J’avais une préférence pour les petits avions, à la Ronde.

ZZooouuu…«Pilote bébé à bord; on abandonne la terre ferme. Préparez les réserves de réprimandes, on va bombarder la mère et son sous-marin.5.4.3.2.1…»

Je m’égare un peu…Toujours le cul sur le pavé, je m’incruste plus que je ne m’envole. La ville a repris sa place et moi, en impudente, je reste assise sur son dos. Le ciment du trottoir a griffé la peau tendre de mes paumes. Analgésiée par la douleur, j’oublie ma fuite. – Dans un champ, sous la sueur, une peau noire écorchée vive. Sous le sang, le pas de l’esclave devient ciment – On est trop lourd pour s’enfuir. Trop souvent entrainée par ma course. Éventuellement, je ne sais plus pourquoi je cours. L’impression que si je m’arrête, je tombe. C’est la course aveugle qui entraîne la chute.

Des passants murmurent leur désapprobation. Voix égarées qui atteignent mes tympans. Deux êtres imprécis, deux visages flous couleur de chair, percés de trous noirs qui parlent. Je dois avoir une bosse énorme au milieu du front. Les visages se mettent à rire doucement et les mains jettent des pièces qui résonnent leur métal à mes pieds. Vu d’ici, c’est comme de petites taches d’encre qui m’entourent. Pitié mesquine. Je tire la langue mais ils s’éloignent déjà. Ces étrangers dont le visage demeurera inconnu à ma mémoire. J’ai oublié d’avoir honte au beau milieu du trottoir, en face d’un Mac-Do de fin de série.

Mes morceaux répandus que je rassemble; je reprends ma marche. Mes lunettes éclatées dans les mains. Tout est flou maintenant, comme à travers la vitre mouillée d’un autobus. Je suis en état d’ébriété. Ivre de déséquilibre. Je titube jusqu’au prochain coin de rue pour remonter St-Laurent. Tout défile lentement au rythme de mes hésitations. J’ai peur de ce que je ne vois pas, de ce que je ne peux appréhender qu’à tâtons. Mes yeux n’évaluent plus les distances ; une chaine de trottoir et je manque la marche. J’aurais envie de m’accroupir pour la descendre, comme le font les jeunes enfants qui apprennent à marcher. Les ombres accentuent les lumières et la paranoïa s’installe. Les phares des voitures semblent flotter. Je traverse au hasard. Je suis une proie facile. Une cible toute indiquée. Dévêtue de mon armure de confiance. Lancelot à poil dans une cité menaçante.

La ville qui me serre à la gorge. Dans chaque coin sombre j’imagine un assaillant, un pique-pocket ou un violeur. Et je me mets à trembler comme une vieille femme, m’agrippant à mon sac avec toute la force de mon insécurité. Il me semble que des siècles s’écoulent. À pas de tortue, je me traîne et tous mes muscles sont douloureux tant j’essaie d’éviter de trébucher. Personne pour me donner la main et me ramener chez moi. Sans canne blanche, sans un sous pour prendre un taxi. La solitude n’est plus une alliée, mais l’outil de ma propre perte.

Je bifurque sur la droite, reconnaissant le halo blanc de la buanderie. En m’approchant un peu de sa réconfortante familiarité, j’aperçois une silhouette qui s’affaire près des machines. M. Paul ? Travaille-t-il la nuit, ce vieux hibou ? Avec ses yeux de noyé et son haleine de rhum, cette nuit je le trouverais sympathique. Sa vieille carcasse qui tangue près de vous, entre deux sursauts d’incohérence, vous aidant à plier le linge. Et malgré la répulsion qu’il provoque, tout paraît si simple, les après-midi d’été, bercée par le bruit constant des machines dans la chaleur humide du local exigu. M. Paul ? J’hésite à pousser la porte pour m’assurer de son identité. J’entre finalement, le visage empreint d’une méfiance incontrôlable. Sans faire attention à moi, la silhouette poursuit sa tâche. À mesure que la distance entre nous s’amenuise, je reconnais les traits usés de M. Paul. En silence, il me fait signe de le suivre et je ne peux qu’obéir. Son haleine de rhum. J’aurais envie de lui prendre la main, dans un « merci » tacite.

Je serre plutôt les dents lorsqu’il ouvre la porte cadenassée au fond du local. Cliquetis du métal et j’ai un étrange pincement au cœur. D’un geste souple, il me fait passer devant lui. Intimidée, le regard au sol, j’entre dans la pièce. La porte se referme discrètement derrière moi. Il y a tout juste de la place pour deux vieilles chaises dépareillées et une étroite table basse. Ma myopie dilue les détails et donne à la pièce une ambiance chaude de recueillement. L’impression de pénétrer dans l’intérieur secret d’un homme. En m’assoyant, je remarque une tablette sur laquelle est posée une tasse de porcelaine fine et un vieux bouquin relié en cuir. Les murs nus laissent vagabonder le regard. L’air vibre de quelque chose d’intangible. Comme s’il allait se produire un événement soudain, comme si la pièce attendait aux aguets, tel un ressort tendu.

Une main instable pose une tasse de café devant moi. Je lève les yeux vers le visage inexpressif. Il prend place tout près et je peux vire ses lèvres s’entrouvrir pour parler sans pourtant y parvenir. Je me détends un peu malgré le battement douloureux qui martèle mon front. Alors, M. Paul sort une pochette de disque de l’armoire où est posée la cafetière. Simplement, un piano, simplement un mot ; le torrent.  En retournant la pochette, je reconnais le visage d’un jeune homme au regard vif, compositeur et interprète, M. Édouard A. Paul. L’homme devant moi demeure apathique. J’ai l’impression que toute sa tristesse est transposée sur mon visage. Il se lève tranquillement et ouvre à nouveau la porte de l’armoire. Il se rassoit en silence. Sur la dernière tablette, une table tournante. C’est moi qui me lève en retenant mon souffle. Le vieil appareil ronronne et le vinyle tourne. Je reste debout et j’attends la musique qui arrive en cascades. De longues vagues de piano, un grondement impétueux de notes. Mon corps tangue, incohérent, suivant les bouillonnements du pianiste.

Lorsque tout s’arrête, je demeure sans geste, remplie d’une puissance inexplicable. Envie de pleurer et de rire.

Dans la pièce, l’air vibre à nouveau et s’échappe par la porte entrouverte. M. Paul, dehors, tends un billet au chauffeur de taxi. Nuit blanche qui s’achève.

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