Les mots à la bouche (2009)

J’aimerais vous raconter mon histoire. C’était un après-midi plutôt gris. Les rouges vifs, les jaunes chauds et les verts tendres des feuilles automnales, contrastaient avec l’humeur ambiante aux accents déprimants de fin d’été. Et si la nature était déprimée, elle n’était certainement pas la seule !
Comme il m’arrive souvent de le faire pour m’aérer l’esprit, j’avais, ce jour-là, pris une marche jusqu’à la rivière et posé mon cul sur cette souche qui, à force, connaît sûrement par cœur cette partie de mon anatomie. Le dos courbé, la pipe au bec, je regardais couler l’eau comme on regarde passer sa vie, et je nourrissais des pensées sombres comme le fond de la rivière.
Je peux rester comme ça des heures durant, à broyer du noir, à parler à voix haute comme si la nature pouvait m’entendre, comme si je discutais avec un vieil ami. Cette journée-là, je peux vous dire, parole de vieux chnok, les mots que j’avais à la bouche n’étaient pas joyeux du tout. Poussé par une rancœur insurmontable face à mon deux de pique de patron, je le maudissais sans me lasser. Et comme si cela ne suffisait pas, j’avais apparemment entrepris le procès de l’humanité entière et passait en revue toutes les catastrophes qui rendent nos vies si misérables…
Merde, ce patron à la con, ce dictateur de mes couilles, pire que la grande inquisition ! Et vas-y que je te force à croire en mon dieu stupide, et vas-y que je te fasse un procès sans te dire de quoi je t’accuse ! Et vas-y donc encore que je te chasse et te saisisse tes biens ! Et tiens, pourquoi pas, qu’il me traite donc de sorcier tant qu’à y être !
Ah, oui, j’étais bleu marin ! Je tirais sur ma pipe férocement, m’entourant d’un nuage de boucane encore plus gris que le ciel.
C’est pas sérieux de réduire ainsi les hommes à l’esclavage ! On a rien compris depuis l’antiquité ! Pas suffisant qu’on ait assujetti des milliers d’africains ! Faut remettre ça encore et encore !
Attends, attends mon chum, quand c’est pas l’homme c’est la nature ! Et que je t’envoie une peste noire et hop, je te décime l’Europe du moyen-âge en moins de deux…..
Ou un Tsunami pourquoi pas ? 200 000 morts en 2004, 50 000 disparus, avalés par des vagues de 3 à 15 mètres de haut !
Rendu à ce point de mon décompte des catastrophes, je n’étais plus bleu marin, j’avais tourné à l’indigo.
Ah…tu me crois pas que la vie c’est de la merde ? Ben je vais t’en compter une meilleure encore !
Hiroshima et Nagasaki !!! C’est notre époque ça ! 1945…Oh…les petits américains ils étaient pas contents contre les japonais ? Faudrait bien les chicaner ces têtes de pioches…et une bombe atomique ! Oups ! En une fraction de seconde on «zappe» de la surface de la terre 200 000 innocents, on en brûle et «cancérise» combien d’autres…
C’est alors que dans une envolée lyrique digne d’un vaudeville, je me suis levé, brandissant ma pipe vers la cime des arbres, gesticulant et vociférant sur les tares de l’humanité. Je criais presque lorsque quelque chose me fit sursauter si brutalement que je fis un tour sur moi-même pour me retrouver le cul dans l’herbe, la pipe lancée dans la rivière ! Merde !
Quelque chose ou quelqu’un avait tapoté mon épaule et ce quelque chose se tenait debout devant moi. Je vous dirais quelqu’un, mais ce ne serait pas tout à fait exact. Je le jure sur la tête de mon chien Bob, ce truc était un extra-terrestre ! Si, si, vrai comme je suis devant vous aujourd’hui ! Non, rien à voir avec un petit bonhomme vert, rien non plus avec «E.T. téléphone-maison». Rien de gluant ou de phosphorescent. Presqu’un homme, mais sa peau (ou sa carapace va savoir) plutôt comme une écorce d’arbre. Un chêne ? Rugueux mais souple. Avec des yeux très doux, aux iris d’un violet surprenant. Pour le reste, imaginez un samouraï. Vrai, un samouraï japonais, kimono et armure compris, les cheveux relevés en chignon sur le haut de son crâne.
J’étais absolument, mais absolument sidéré. Toujours sur mon arrière train, un peu en déséquilibre, muet comme une carpe, je l’observais, partagé entre une frayeur extraordinaire et une curiosité compulsive. Merde, je me dis à nouveau. C’est quoi ce putain de truc ?
C’est alors qu’il s’est avancé vers moi lentement, dignement. Il a dégainé son sabre, violet comme ses yeux, et l’a brandi doucement vers moi. Là, j’étais pétrifié. Dans un enchaînement gestuel digne des contes de chevaliers, il a posé la pointe de son sabre sur mon épaule gauche, puis sur la droite et enfin sur mon front.
Puis, il est disparu. Littéralement aspiré par le ciel vers ce qui devait être sa soucoupe volante. Mais attention, pas n’importe quelle assiette en argent ! Non monsieur, madame. Une sorte de «Westfalia» de l’espace (sans les roues) un campeur des années soixante-dix avec un immense «peace and love» de tatoué dessus en violet éclatant.
De longues minutes ont coulé avant que je sorte de ma stupeur et qu’enfin, je me rassoie sur ma souche. Encore ébranlé, j’observais l’eau en vaguelettes uniformes qui se cassaient sur la berge lorsqu’un canard s’est approché, pataugeant tranquillement, la pipe au bec ! La pipe au bec ! Ma pipe ! À quelques pieds de moi, il s’est immobilisé sur l’eau.
Bon, pour la suite, je sais que vous ne me croirez pas, mais je jure que c’est la vraie vérité vraie ! Non, je n’avais rien bu, rien consommé ! Je jure que j’étais sobre comme un citron, pur comme au premier jour !
Alors, alors…ben… le canard s’est mis à parler ! Vrai comme je vous parle !
«Tu oublies quelque chose» a-t-il commencé, ma pipe éteinte bien callée dans un coin de son bec. «L’inquisition c’est une période trouble de votre histoire, sans doute, mais Gutemberg, tu oublies Gutemberg ! Grâce à l’invention de l’imprimerie, la connaissance s’est répandue sur la terre et a sorti des millions de gens de l’ignorance et de l’assujettissement !»
Puis, il s’est envolé dans un chuchotement d’ailes dont je pouvais presque sentir le souffle, échappant la pipe à mes pieds. Machinalement, j’ai récupéré ma «béquille». Voilà, je devenais sans doute fou ! Ou cet extra-terrestre m’avait jeté un sort ! Les canards qui parlent maintenant ! Essoufflé par tant d’événements invraisemblables et farfelus, je me levai avec la ferme intention de retrouver mon lit, avaler deux aspirines et dormir jusqu’à la fin de cet étrange cauchemar…
Ah Ha ! Mais je n’étais pas au bout de mes peines ! En suivant le sentier qui mène au village, voilà que l’herbe haute se met à murmurer dans une cacophonie de petites voix suraigües ;
« Tu oublies la déclaration des droits de l’homme…1948, tu oublies la déclaration, la plus haute aspiration de l’homme…les droits, la reconnaissance de la dignité inaliénable, la liberté de parler et de croire, tu oublies …tu oublies l’invention de la pénicilline, la découverte des antibiotiques et tous ces grands fléaux éradiqués par la science…»
C’est la totale ! Pensez-y ! Maintenant, l’herbe s’en mêle…j’accélère le pas, pris d’une sorte de panique désorganisée. Plus j’avance, plus les voix s’amplifient, se multiplient, il semble que l’univers entier se met à parler, à ME parler à moi, inlassablement, les arbres, les oiseaux, les boites postales…
«Tu oublies, tu oublies, tu oublies, les centrales hydro-électriques qui t’éclairent, te chauffent, te transportent, te nourrissent…Tu oublies…»
Enfin j’atteints la porte de mon appartement. À bout de souffle, au bord de la déraison, je grimpe les escaliers quatre à quatre, m’enferme à double tour, me jette sur mon lit et m’exile sous mes couvertures. Au bout de quelques longues minutes de silence, je sors la tête de mon abri anti-folie et scrute l’environnement sonore. Rien.
Puis, à nouveau, une voix étouffée me provient des murs ! Avant que je réussisse à replonger sous les couvertures j’entends ces derniers mots…
« Tu oublies le nucléaire qui sauve des vies, la médecine nucléaire, tu oublies…»
Alors, le noir total m’envahit. Une noirceur sans rêves, un abime profond et chaud. Je me suis évanoui ou je dors, je ne pourrais vous dire.
Ce que je sais seulement, c’est l’aube qui illumine peu à peu ma cachette et la chaleur du jour naissant qui rend l’air irrespirable sous les couvertures. Je les rejette donc et prend une grande bouffée d’air comme un noyé qui sort enfin de l’eau.
Tout est calme. Pas un mot. Seul le ronron du réfrigérateur qui empli la pièce. Silence. Je soupire profondément et me lève, encore tout habillé de la veille, pour me diriger vers la fenêtre. Dehors, le soleil fait éclater des pans de couleurs partout. L’automne est festive, les oiseaux piaillent dans un désordre joyeux.
Un camion passe dans la rue habituellement déserte. «Yin et Yang mets chinois» est inscrit en violet sur la carrosserie blanche. L’équilibre.
À voix haute je me dis ;
Ouais, rien n’est blanc ou noir, rien n’est obscur ou clair, colère et joie, misère et abondance… Comme un envoutement on enferme la réalité dans les mots que nous avons à la bouche…
Je fouille mes poches, retrouve ma pipe. Je vais prendre une marche au bord de l’eau je crois…Ce serait dommage de gâcher une journée si magnifique…

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