Tout est de ma faute (2014)

C’était un matin gris. C’est cliché, me direz-vous, mais sincèrement, la grisaille ne barbouillait pas seulement le ciel ; elle délavait équitablement les arbres et les passants, transformait en lamentation le pépiement enthousiaste des oiseaux.
La femme était enchaînée à la grille du portail, assise en tailleur, ses vêtements colorés tranchaient cruellement avec le paysage, comme une tache de sang sur un drap usé. Elle n’était plus jeune depuis longtemps, bien que ses joues creuses portaient encore les marques d’une vitalité qui semblait refuser de se faner.
Un morceau de carton, malhabilement taillé dans une boite, trônait à ses pieds, et portait cette seule inscription, visiblement griffonnée à la hâte : TOUT EST DE MA FAUTE. Nébuleuse accusation, étrange revendication.
Imaginez cette pauvre âme, le dos recourbé, la tête penchée sur sa poitrine, le visage barbouillé de larmes. Les piétons, habitués aux clochards qui jonchent les rues, lui portaient autant d’attention qu’à une vieille bicyclette accrochée à une clôture.
Le premier matin, comme il dévale à pied la pente de la grande avenue, Steve repère de loin l’intrigante tache lumineuse. Durant ses vingt années de service comme gardien de prison jamais personne n’a osé accrocher quoi que ce soit à cette grille, comme si le seul fait de la toucher pouvait rendre les gens criminels par contagion. Sa consternation s’accroit lorsqu’il discerne enfin une silhouette humaine. Obnubilé par cette apparition, il trébuche dans une bordure de trottoir et lâche sa boite à lunch qui s’envole en culbutant avant d’atterrir dans une flaque d’eau.
«Merde» se dit-il «ma femme va me tuer»
Il faut préciser que Steve est un homme qui respecte la routine et les conventions avec une dévotion quasi religieuse. De même, il respecte sa femme avec la même transe et il craint son courroux autant qu’il craint les foudres divines et la loi.
Il secoue donc sa boite à lunch pour enlever l’eau et la boue et hésite entre l’essuyer sur son pantalon ou dans le gazon qui borde un terrain à proximité. Qu’il salisse le pantalon ou la boite, il s’expose à de fortes réprimandes conjugales. Dilemme. Incapable de choisir, il opte pour le statut quo en espérant secrètement que le problème disparaîtra de lui-même.
Arrivé à destination, il remarque que la femme est pieds nus, malgré la fraicheur automnale, et que son pantalon de velours mauve est écorché aux genoux. Sa tête penchée dissimule son visage et Steve ne peut s’empêcher de fixer le sommet de son crâne dont les cheveux bruns, coupés très court, sont parsemés de rebelles mèches blanches.
«Pour l’amour du ciel ?» s’entend-il penser.
Par réflexe, il se penche vers elle pour lui demander ce qu’elle fait là, mais il stoppe net son élan, lève les yeux vers la caméra qui orne la grille et se dit qu’il risque d’être en retard. De plus, réfléchit-il, est-ce permis dans sa définition de tâches, de s’occuper des itinérants enchaînés à leur grille ? Ne risque-t-il pas de se voir coller un grief ou une note au dossier ? Il se redresse donc prestement pour étirer son badge et le pointer vers la caméra. Comme la grille sonne pour le laisser entrer, une voix ténue émane de la femme.
– Enfermez-moi…s.v.p. enfermez-moi…
Déconcerté, Steve fait semblant de n’avoir rien entendu et presse le pas, laissant la grille se refermer bruyamment derrière lui.
Les jours passent et la femme mystérieuse occupe toujours son poste à l’entrée de la prison. Elle est de plus en plus nauséabonde et voutée. Son torse tire maintenant sur la chaine au point qu’on craigne que cette dernière ne la scie en deux, juste sous la poitrine.
Matin et soir, Steve passe devant elle en chassant de son esprit les idées charitables qui le narguent inlassablement. «Elle va assurément mourir de soif» murmure une voix. «Ses pieds sont bleus, offre-lui une couverture, il en traîne dans l’infirmerie» susurre l’autre. Mais il résiste docilement, obéissant à son épouse qui l’a bien mis en garde de s’impliquer dans des histoires louches.
– Tu vois bien qu’elle est folle, avait argumenté sa tendre moitié, le premier soir. Ne vas pas te mettre dans le pétrin. Qui sait ce que cette femme porte comme maladie contagieuse ? Tu veux qu’on se retrouve malades tous les deux et qu’on perde la maison ? En plus, c’est peut-être une terroriste ? T’as quand même pas envie d’aider des terroristes ? Penses à nos enfants…
Et ainsi de suite, d’arguments en reproches, il avait convaincu sa conscience qu’ignorer la femme enchaînée était la meilleure attitude à adopter. N’empêche, chaque fois qu’il croise la misérable, un tourment indescriptible le tenaille. Il n’oserait jamais s’avouer qu’une drôle d’excitation, une curiosité perverse, parcours tout son corps et le fait vibrer comme un enfant. Qui est-elle ? Pourquoi s’être enchaînée précisément à une clôture de prison ? Pourquoi demande-t-elle d’être enfermée ? Malgré lui, Il se met alors à imaginer toutes sortes d’histoires scabreuses et fascinantes. Le timide voyeur en lui se meurt d’envie de découvrir ce qui se dissimule sous cet aveu envoûtant : Tout est de ma faute.
Un midi, attablé dans la petite pièce couleur néon qui leur sert de cuisine, Steve est si absorbé par ses fantasmes qu’il cède finalement à l’envie de questionner les deux collègues qui partagent sa demi-heure de pause.
– C’est drôle, cette femme enchaînée à la grille, hein ? hasarde-t-il entre deux bouchées de sandwich, interrompant les commentaires enflammés à propos de la dernière «game» de hockey.
Les deux hommes le dévisagent avec des yeux vides avant d’échanger un regard entendu.
– Ah, ouais ? finit par articuler le plus vieux d’entre eux, entre deux bouchées de pâté chinois. Rien vu de spécial à l’entrée, moi, pis toi Claude ?
– Ah, ben non, rien remarqué moi non plus, confirme le second avec un sourire complice.
– En tous cas, mon Steve, tu ferais mieux d’être sûr que les détenus sont tranquilles dans ton secteur au lieu de t’inventer des histoires de femmes. C’est la tournée du Ministre, dans deux semaines, t’oublies pas qu’on va être en évaluation, renchérit le premier.
Ainsi fut close la discussion et Steve, vexé, n’en a plus pipé mot après cela. En définitive, il semblait bien qu’on pouvait faire «disparaître» quelqu’un simplement en niant son existence. Au fond, c’était rassurant pour lui. Soit, sa curiosité n’était pas assouvie, mais, au moins pouvait-il s’accrocher à l’immuabilité de sa sécurisante routine. La vie était toute tracée devant lui et rien ne viendrait troubler son parcours paisible.
Rien, sauf l’inimaginable.
Quelques jours plus tard, assis dans le bureau du directeur, il transpire à grosse gouttes et se dit qu’il finira bien par se réveiller de ce cauchemar. «Merde, ma femme va me tuer» pense-t-il en regardant remuer les lèvres de son patron et de l’avocat. Il voit dans leurs yeux l’impitoyable condescendance des supérieurs et il se sent si vulnérable et faible. Les mots «cousine» «morte» «cirque médiatique» volent autour de lui comme des aigles accusateurs. Il n’y comprend rien.
Sur le cadavre de la femme, on a trouvé, dans son corsage, une lettre. Une longue supplique qui allait comme suit :
J’ai tué mon mari et sa maitresse. C’est ma faute s’il a pris sa voiture en pleine nuit, ivre et en colère quand je les ai surpris nus dans notre lit. Ma fureur et mon désespoir incontrôlé les ont menés à leur perte.
J’aurais dû écouter mon père, devenir avocate et fonder une famille. Mais j’ai choisi de m’occuper des enfants des autres et j’ai privé mon mari de la paternité et du confort auquel il aspirait. Quand mon poste à la protection de l’enfance a été coupé, j’ai sombré dans la dépression. Ma mauvaise hygiène de vie m’a menée ensuite à un cancer qui a mis mon couple à rude épreuve.
J’aurais dû comprendre qu’il travaillait tard et qu’il buvait parce qu’il se sentait seul, parce qu’il souffrait de côtoyer ma déchéance. Tout est de ma faute, je suis une meurtrière. Enfermez-moi, je vous en supplie.

L’avocat s’est penché vers Steve en croisant les mains.
– Vous comprendrez, Monsieur Gingras, que l’administration ne peut être tenue responsable pour VOS problèmes familiaux…
L’esprit paniqué de Steve a beau fouiller dans son enfance, le nom de sa cousine n’appelle que de très vagues souvenirs d’une fillette croisée, en de rares occasions, au salon mortuaire ou dans des mariages. Il ne connaissait pas la victime, c’est forcément une erreur.
– VOUS saviez que votre cousine démente avait décidé de ternir la réputation de notre institution en se suicidant sous VOTRE nez. Et non seulement VOUS n’êtes pas intervenu mais VOUS avez négligé de prévenir l’administration. L’opinion publique se sentira plus en sécurité, sachant que nous ne laissons pas de dangereux criminels entre les mains d’un irresponsable tel que VOUS. Vous êtes viré.
«Merde, pensa Steve dans un dernier accès de désespoir, ça va tuer ma femme !»

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